La dissociation mentale, c’est ce moment où une partie de soi semble s’éloigner. On est là, physiquement, mais l’esprit a pris ses distances. Comme si on regardait sa vie se dérouler un peu de l’extérieur. En fait, c’est souvent le cerveau qui enclenche un mode de protection quand la charge devient trop lourde. On dissocie tous un peu de temps en temps – une rêverie en voiture, un cours barbant où l’on s’évade – et c’est même parfois utile. Mais quand ça s’installe, revient souvent ou s’intensifie après un choc, ça change la donne au quotidien.
Et comme je travaille avec l’hypnose depuis des années, je croise régulièrement ces états. Ils ressemblent étrangement à la transe hypnotique qu’on explore en séance… sauf que là, c’est involontaire et pas toujours au service de la personne.
Reconnaître les signes au quotidien
On se sent spectateur de sa propre existence. Les émotions s’estompent, comme si un volume avait été baissé. On agit, on répond, mais c’est mécanique. Le corps paraît distant, presque étranger. Des pans entiers de souvenirs s’effacent, surtout ceux liés à des moments violents ou très stressants. Parfois le monde autour semble irréel, un peu flou ou artificiel.
Certaines personnes décrivent un vide intérieur très particulier : elles savent qu’elles devraient ressentir de la joie, de la tristesse ou de la peur, mais rien ne vient vraiment. Une mère qui ne parvient plus à sentir l’amour pour ses enfants. Quelqu’un qui assiste à un enterrement sans pouvoir pleurer. C’est dur à vivre, et souvent incompréhensible pour l’entourage.
Le truc, c’est que ces signes peuvent apparaître après un événement unique très violent ou dans des contextes de stress répété, d’abus, de maltraitance. Le cerveau active alors une sorte de disjonction pour protéger l’organisme.
Les principales formes que peut prendre la dissociation mentale
Tout le monde ne dissocie pas de la même façon. Il existe un vrai continuum.
Il y a la dépersonnalisation : on s’observe soi-même comme dans un film, de l’extérieur. La déréalisation : l’environnement paraît étrange, plat, irréel. L’amnésie dissociative : des trous de mémoire qui effacent des heures, des jours, parfois des périodes entières de vie. Et dans les formes plus complexes, le trouble dissociatif de l’identité, où différentes parties du soi peuvent prendre le relais avec leurs propres émotions, souvenirs et façons d’être.
Ces formes ne sont pas des cases étanches. Beaucoup de gens oscillent entre plusieurs. Et oui, ça peut commencer très tôt, dès l’enfance, souvent après des traumatismes répétés ou un attachement insécurisé. Les enfants qui dissocient beaucoup sont parfois diagnostiqués à tort avec d’autres troubles, parce que le langage de la dissociation n’est pas toujours entendu.
Pourquoi le cerveau choisit de se déconnecter
Quand un événement est trop terrifiant ou trop répétitif, l’amygdale sonne l’alarme à fond. Si la personne ne peut ni fuir ni se défendre – situation classique dans les violences – le système nerveux bascule en mode survie extrême. Pour éviter que les hormones de stress (adrénaline, cortisol) ne deviennent destructrices, le cerveau interrompt le circuit émotionnel. C’est une stratégie de sauvegarde très ancienne.
La psychiatre Muriel Salmona l’explique bien : cette « disjonction » protège sur le moment, mais elle laisse des traces. La mémoire traumatique reste fragmentée, prête à resurgir plus tard sous forme de sensations corporelles, de flashs ou d’un sentiment diffus d’anormalité. Sans mise en sécurité et sans travail d’intégration, la dissociation peut devenir la stratégie par défaut du système nerveux.
Hypnose et dissociation mentale : un lien étroit, à utiliser avec justesse
C’est ici que l’hypnose entre en jeu de façon intéressante. L’état hypnotique repose sur une forme de dissociation contrôlée : on aide la personne à se détacher un peu du tumulte mental habituel pour accéder à d’autres ressources, à des souvenirs à distance de sécurité, ou à des sensations de calme.
Dans le contexte de dissociations liées à des traumatismes, l’hypnothérapie pratiquée par un professionnel formé peut vraiment soutenir le travail. On crée des lieux sûrs intérieurs, on apprend à dialoguer avec les parties qui se sont séparées, on utilise parfois des techniques de double dissociation pour traiter le trauma sans se laisser submerger. L’objectif n’est pas d’approfondir la déconnexion, mais au contraire de reconstruire des ponts : sentir à nouveau son corps, ses émotions, son histoire comme un ensemble cohérent.
Dans ma pratique, je commence toujours par vérifier que la personne est en sécurité physique et affective. Sans ça, on ne va nulle part. L’hypnose n’est pas une solution miracle ni un traitement isolé. Elle s’inscrit dans un accompagnement plus large, souvent en complément d’autres approches comme l’EMDR, et toujours avec des phases de stabilisation au préalable.
Reprendre pied : comment sortir de la dissociation mentale
La première étape, c’est souvent la mise en sécurité. Quand la personne n’est plus en danger – un enfant placé, une femme qui quitte un conjoint violent, quelqu’un qui sort enfin d’une situation d’agression répétée – la dissociation s’allège déjà un peu. Le cerveau n’a plus besoin de ce mode de survie permanent.
Ensuite vient le travail thérapeutique. Une thérapie spécialisée dans les psychotraumatismes change vraiment la donne. L’hypnose peut en faire partie, tout comme d’autres outils qui aident à retraiter la mémoire traumatique et à réintégrer ce qui a été coupé. L’idée n’est pas d’effacer ce qui s’est passé, mais de l’accueillir sans qu’il continue à envahir le présent.
Au quotidien, des pratiques simples aident à s’ancrer : sentir ses pieds sur le sol, nommer ce qu’on voit et entend autour de soi, des exercices respiratoires ou d’auto-hypnose légère pour renforcer le sentiment de présence. Ces outils ne remplacent pas un accompagnement professionnel quand la dissociation est forte ou ancienne, mais ils peuvent soutenir le chemin.
Et non, ce n’est pas de la schizophrénie. La dissociation mentale est un mécanisme de protection intelligent du cerveau, pas une perte de contact avec la réalité au sens délirant. Les voix internes que certaines personnes entendent dans les formes plus complexes sont généralement des parties du soi, pas des ordres extérieurs.
Beaucoup de gens qui ont vécu ça témoignent qu’avec le bon accompagnement, on peut retrouver une présence plus stable, une capacité à ressentir à nouveau, et même une meilleure connaissance de soi. La dissociation n’est pas une fatalité. C’est un signal que le système nerveux a eu besoin de protection. Et quand on l’écoute avec respect, on peut l’aider à relâcher sa garde.
L’hypnose, bien pratiquée, est parfois un allié précieux pour retisser ces liens intérieurs qui se sont distendus. Pas pour effacer quoi que ce soit, mais pour permettre à la personne de revenir plus entière, plus libre dans son propre corps et dans sa propre histoire.